Partie 2

Voici la partie 2 de mon récit : Pour être bon il faut être bien, au marathon comme dans la vie.

Max marathonNos derniers préparatifs en équipe se font rondement. Nous formons un groupe soudé d’amis de course qui partage ses joies, ses plans, ses peurs et ses ressources. Cette journée-là Pierre et Antoine forment l’équipe de support et font tout le nécessaire: ils nous ramassent à 6h30 du matin pour nous amener à Val David, ils s’occupent de ramasser les vêtements et sont présents à la mi-course et à la fin de course. Quelle chance on a eue!

Mon plan de course constitue un véritable récit à propos de ce que je veux réaliser. Un récit qui me donne des moyens flexibles d’atteindre mon objectif si ça va bien, si ça va moins bien et si ça va encore moins bien. C’est simple, il s’agit d’un plan qui permet d’adapter mes objectifs à la réalité de la mise en oeuvre. Mon plan est une intention réfléchie dans un fichier sur un ordinateur jusqu’à ce que la course commence…

La prochaine section est plus technique et probablement davantage intéressante pour celui qui s’intéresse à la course. Libre à vous d’aller au dernier paragraphe directement. L’art de planifier une course nous vient du coach, Dorys. Pour passer sous les 3h, je divise ma course en 6 segments :

  1. 8e km à 4m20s/km avec le mantra concentration. Pourquoi ce mantra? Porter mon attention sur la raison de ma présence et m’assurer de ne pas partir trop vite. Dorys dit souvent qu’on ne peut pas partir trop lentement son marathon mais qu’on peut attendre trop longtemps avant d’accélérer. Il faut y aller en douceur.
    Exécution : Tout a bien été. J’ai laissé filer mon amie Sandra avec qui j’avais partagé mon plan avant la course. Elle était trop rapide pour moi. J’ai choisi de respecter le plan. Elle m’a finalement battu par plus de 4m30s… Sage décision de ma part! La montre semblait me donner des distances un peu plus courtes sur l’auto-lap que les marqueurs sur le terrain. Je recalculais mes splits avec le visuel sur le terrain. J’ai constaté que j’avais 6 secondes d’avance après 8 km. Ce fut une superbe exécution du mantra. La technologie était à mon service et je challengeais même mes indicateurs. Sobriété.
  2. Image result for marathon train du nord9e au 16e km à 4m18s/km avec le mantra patience. Pourquoi ce mantra? C’est la raison principale pour laquelle je cours. Apprendre à transformer mon code de sprinteur qui force les choses en un code de marathonien qui finit en force après avoir apprécié le paysage.
    Exécution : La montre n’était pas si stable. Je continuais à recalculer pour être sûr que tout était ok. Je me suis dit que j’étais content d’être là et que je trouvais que le paysage était de toute beauté à quelques reprises. J’ai pris mon premier gel et tout est bien rentré. Je me rappelle avoir pensé que le tiers était passé à 1h et que cela avait passé vraiment vite.
  3. 17e au 24e km à 4m15s/km avec le mantra travail. Pourquoi ce mantra? Il faut ici se donner sans créer de dommage pour lequel on va payer le prix plus tard. Il est trop tôt. Le travail c’est une sensation d’engagement.
    Exécution : On aurait dit que le décalage de ma montre avec le parcours rétrécissait, les marqueurs se rapprochant du lieu où mon auto lap sonnait. J’ai donc cessé de recalculer. Antoine et Pierre étaient à la mi-parcours où je suis passé en leur faisant quelques clins d’oeil. Je tenais à leur montrer que j’étais en maîtrise. Antoine m’a crié que j’étais en train de faire exactement ce que je voulais. J’incarnais ma performance devant témoin. C’est un stade de plus que lorsque vous êtes seul. 1h30m19s au compteur, j’avais 30 secondes d’avance sur mon plan. Je me suis demandé avec la tête si j’étais pas parti un peu trop vite finalement. Puis, après j’ai été dans le corps pour constater que j’étais reposé et frais. Je me suis dit comme à la méditation que je pouvais juste le noter et reprendre mon attention et ce quand je le voulais.
  4. 25e au 32e km à 4m13s/km avec le mantra stick to it. Pourquoi ce mantra? Des fois ça me vient en anglais. Je suis ici en train de me raconter l’histoire que le plan s’exprime à travers moi. C’est la performance qui parle et je suis un véhicule à travers lequel « la zone » se manifeste.
    Exécution : Là ça commence à être un peu moins facile. Il y avait un grand gars devant moi que j’ai progressivement rattrapé. Avec les virages, il arrivait que le vent soit un peu de face de temps en temps. Je me disais qu’avec ce coureur, je pourrais me protéger du vent au besoin. Puis il a semblé ralentir un peu au 27e km. J’ai pensé en profiter pour prendre un gel… Mais voilà que mon gel m’a glissé des mains pour tomber sur le sol. Première réaction plus instinctive: « Shit! Oublie ça et poursuis ta route. Idiot! ». Deuxième réaction, réfléchie avec la tête, 8-10 pas plus loin : « T’as pas de gel d’extra. Tu risques de payer très cher cette erreur stupide si tu ne vas pas chercher ton gel au plus crisse… » Résultat : Quand je me suis relevé la tête, mon parbrise (le grand gars que je venais de dépasser) était rendu 60 mètres devant. Je dois avouer que je m’en suis voulu. Après je me suis dit que si je manquais ma cible par 12 secondes je saurais où ces secondes avaient pris la fuite. En même temps, j’ai rapidement tourné le tout en avantage. Se fâcher pendant un effort a souvent été salutaire pour moi parce que la colère agit comme une décharge qui augmente la vigilance positivement une fois les insultes et l’autoflagellation dissipées. Finalement ce 27e km aura été mon plus lent de toute ma course en 4m29s. Une fois l’effet physiologique de ma prise de gel en marche, j’ai commencé comme prévu à dépasser des gens.
  5. 33e au 40e km à 4m10s/km avec le mantra laisse la vie te surprendre. Pourquoi ce mantra? C’est là qu’il me fallait éviter toute « dureté du mental », ce que je veux dire ici c’est éviter de devenir rigide à propos de l’objectif. Je devenais potentiellement mon propre adversaire.
    Exécution : C’est là que les démons du marathon placent un mur quand tu pars trop vite. Ce mur je l’ai rencontré en 2009 à Ottawa, couché dans le gazon ou à Albany en 2016 à la marche en train de fulminer de déception… Et bien cette fois-ci, j’ai continué à dévaler la piste comme c’était écrit dans le plan et encore plus rapidement en faisant la moitié de cette distance sous les 4m6s/km. J’accélérais et dépassais des gens jusqu’à ce que l’une de mes cibles cesse de s’approcher de moi relativement. C’était un bref hiatus dans cette fulgurante partie de la course. J’entendais quelqu’un me rattraper. On aurait dit le P’tit train du Nord qui passait quand mon 3e gel a commencé à prendre effet. Je me suis accroché à la gentille dame qui me servait maintenant de locomotive pour reprendre mon erre d’aller. On a été cherché quelques personnes supplémentaires à son rythme et ensuite j’ai pu profiter de l’effet complet du gel pour la larguer et poursuivre ma route. Je commence à apercevoir le lapin du 2h59m à quelques centaines de mètres devant. Au 38e km je me suis rappelé un entraînement qui avait commencé par 20 minutes à un rythme progressif. Je me suis rappelé à quel point je m’étais bien senti. Il fallait seulement reproduire cela jusqu’à la fin… C’était une belle stratégie narrative mais l’effet a été de courte durée. Autour du 40e km ou peut-être avant un peu, une collègue du groupe d’entraînement m’invite à penser à mon mouvement de bras en bougeant ses propres bras… Quel beau cadeau! Je retrouve un autre élan insoupçonné. Puis un peu plus loin alors que la piste sur laquelle on court croise une rue transversale, ce qui donne une exposition au vent latéral, je vois le lapin du 2h59m perdre ses oreilles dans le vent… Je ris dans ma tête en cette fin de course. Je venais de cibler ma prochaine proie. On peut dire que la vie réussissait à me surprendre et me divertir en bonus.
  6. Image result for marathon train du nord41e au 42.2e km à toute vitesse avec le mantra euphorie. Pourquoi ce mantra? Et bien c’est simple. Tu passes 40km à te contenir, alors c’est le temps de te laisser aller.
    Exécution : Je compte dans ma tête des tours de piste comme on en a tellement fait à McGill dans le stade. 5 tours et demie… Cette stratégie narrative fait la job parce qu’elle me rassure et me donne confiance. Au 41e km je limite les dégâts en 4m12s et au 42ekm j’ouvre en 4m1s. Les derniers 200 mètres sont le plus grand moment de cette journée dont je vais longtemps me rappeler. J’aperçois mes enfants et ma blonde. Cela m’électrise. On dirait que tout ralenti et que je suis en quelque sorte acteur et témoin de ma performance. Je pense les avoir salué après leur avoir fait un grand cri pendant 30 mètres. En même temps, je passe le lapin du 2h59m. Je parcours ces derniers 200m à un rythme de 3m30s/km. Je vais jusqu’au bout et passe la ligne d’arrivée. Je souris. Le temps indique 2h58m39s. C’est terminé. J’ai atteint mon objectif.

Je reprends mon souffle. Je ramasse la médaille. Je saute dans les bras des amis fiers de leur performance. Je poursuis maintenant à la marche ma route vers la fin du corridor qui suit la ligne d’arrivée afin d’aller retrouver ma famille. J’embrasse les enfants. Ma blonde me félicite. On se prend dans nos bras. L’émotion monte… Quelque chose relâche en moi en même temps que ça me remplit. Je suis bien.

Ce soir-là en couchant fiston, la vie continue de me surprendre : « Daddy, pourquoi tu étais en retard ce matin? » Moi : « Charles, qu’est-ce que tu veux dire, en retard ce matin? ». Il répond : « Tu es arrivé tellement longtemps après le monsieur à la peau noire qui a gagné la course… Qu’est-ce que tu faisais pendant qu’on attendait? » Moi : « Euh…Je faisais mon marathon. » Lui : «Ahhh. Je t’aime Daddy. »